Serge Meurant

L'atelier de Philippe Desomberg
Carnets

Les poèmes publiés en 2006 dans "Ici-bas" témoignaient du sentiment éprouvé, devant les sculptures de Philippe Desomberg, qu’il s’agissait pour lui de
    Saisir
    non la dépouille obscène,
    mais le corps vivant.



Les Carnets approfondissent cette vision, la précisent, en mesurent la portée, à travers le temps.
J’aimerais citer Paul Celan lorsqu’il écrit :
"Le poème est tendu vers l’autre, éprouve la nécessité d’un autre, d’un vis-à-vis. Cette nécessité m’est indispensable pour autoriser la subjectivité de mon propre regard, ses éclats, ses tremblements, ses aveuglements."

En franchissant, une nouvelle fois, le seuil de l’atelier, me saisissent le sentiment du temps, la solidité d’une œuvre exprimant, à travers la pierre, notre vulnérabilité. Plus qu’hier encore, ce paradoxe m’interpelle.
Philippe Desomberg, au-delà, nous restitue la présence d’une beauté intacte.

Les poèmes des Carnets doivent être lus comme des notes prises sur le vif.

Saisir
non la dépouille obscène,
mais le corps vivant.

Grandir
et demeurer là
où le désir te dévisage
et cherche une voix.

Assaut
où la douceur partage,
avec la force,
l’orage et la douleur,
la fatigue d’être vif,
la joie.

L’enseveli du corps
attend,
enneigé,
silencieux,
la révélation d’un visage

qui se refuse au regard,
s’endurcit
d’être pierre.

(Ici –Bas , 2006)

1.

D’un élan impassible,
jaillissent d’une source obscure,
les gestes nus
des sculptures.

2.

Têtes penchées,
nuques offertes.

Le geste est suspendu.

L’ébauche a la douceur d’un fruit
que l’air meurtrit.

Apparaissent
un visage et la main
qui le cache.

3.

Tu cherches le pouls
de la pierre,
comme on pénètre
dans le fleuve,
serré dans la nasse
des poumons.

Tu écoutes chanter
le rossignol des veines.

Les talons frappent le fond,
le cœur bondit.

4.

Il l’étreint,
la soulève.

Elle naît de sa force
et de ce bras serré
sur l’ombre blanche
de son double.

5.

La courbe des épaules
adoucit le deuil,

éclaire la transparence
du torse.

Les bras s’étirent
vers les mains ouvertes.

6.

Somptuosité des dos
où respire
la vie vulnérable.

La mer s’est retirée,
elle a laissé son empreinte.

Le grain de la peau
resplendit.

7.

Bulbe du regard
que la main libère
vers l’ouverture du cœur.

8.

Le pied gauche
s’appuie
sur l’autre enfoui
dans le roc.
L’équilibre danse.

9.

Solitude d’une jambe
dans l’étendue.
Racine d’un corps absent,
au pied d’un mur invisible.

10.

Le fauteuil empli d’éclats
de pierre.

Inconfort du sculpteur.

11.

La pierre te domine,
c’est un corps
qui se refuse et se donne.

Sa dureté t’éreinte,
Elle te guide
en une danse immobile.

Vos gestes se répondent,
Dans l’obscurité .

12.

L’énigme noue
l’inachèvement
du geste.

Il atteint le cœur
de la pierre
et se retire aussitôt,
vacille.

Le corps demeure debout
parmi les éclats
de lumière et de cendres.

Emotion maintenue à distance,
dans l’éloignement.

13.

Le corps est projeté
vers l’arrière,
jusqu’à toucher la terre
des mains.

14.

Renversée,
elle vibre,
arc-boutée
comme un pont
entre les rives.

15.

Empoignée à la racine,
la tête jaillit
sous la poussée,

comme celle du nouveau-né
humectée de ténèbres
avant qu’il ne crie.

La clarté du regard
se dépose alors
comme une pierre
au fond de l’eau.

16.

Elles t’écartent
d’un geste silencieux.

Une douce sévérité les prive
de regard :

nulle connivence troublée,
mais elles rayonnent.

17.

Hésitation de l’homme
dont les jambes parfois
se nouent et s’enracinent
dans la pierre,
comme autrefois.

18.

Il nous regarde ,
penché dans la pénombre.

Il tisse un réseau
de racines fines.

Il frôle la courbe
de l’épaule nue.

19.

Il descend le sentier.
La lumière efface ses pas .
Son corps respire à la lisière,
s’écarquille un peu,
à demi caché
par la tempête des branches
et l’enchevêtrement de la nuit.

20.

La nuit tombe dans l’atelier.
On croirait entendre
la respiration des statues,
ou est-ce l’écho
de ton souffle
qui embue le miroir ?



juillet 2015

Ici- bas , Le Cormier, 2006. 24 exemplaires de tête sont accompagnés d’un dessin original de Philippe Desomberg.

Remerciements à Danielle Haase-Dubosc